Il y a encore un an, il était le ministre qui faisait trembler les barons de la corruption, promettant une "tolérance zéro" et une justice débarrassée de ses pesanteurs politiques. Aujourd'hui, Constant Mutamba Tungunga, l'enfant du Kasaï devenu le plus jeune ministre d'État de la RDC, purge une peine de résidence surveillée et se débat dans un nouveau procès pour détournement de fonds.
Entre le "Rambo" prometteur d'une justice nouvelle et l'accusé qui se dit victime d'un "complot politique", il n'y a qu'un pas que l'opinion publique peine à franchir. Salem Média vous propose de revisiter ce parcours hors norme, où l'architecte rêvé de l'État de droit semble être devenu l'une de ses premières victimes – ou l'un de ses plus grands symboles d'échec.
1. L'ascension fulgurante d'un "fils du Kasaï"
Né au Kasaï-Central, Constant Mutamba est d'abord un pur produit de la faculté de droit de l'Université de Kinshasa. Très tôt, il se distingue par son engagement au sein de l'Union Nationale des Étudiants Congolais (UNEC), où il apprend les arcanes de la rhétorique politique.
Avant d'être ministre, Mutamba s'est forgé une réputation de ténor du barreau de Kinshasa. Il s'est illustré dans des dossiers sensibles, défendant aussi bien des victimes de violations des droits humains que des personnalités politiques poursuivies. Cette double casquette – avocat pénaliste et activiste de la société civile – lui confère une légitimité certaine dans un pays où la justice est souvent perçue comme une "cour des miracles" aux ordres du pouvoir exécutif.
Son entrée en politique par le biais de l'opposition, notamment aux côtés de figures comme Moïse Katumbi, puis son ralliement à la mouvance présidentielle en 2024, a marqué un tournant. Ce virage à 180 degrés, qu'il justifie par "la nécessité de réformer de l'intérieur", est perçu par ses détracteurs comme une trahison, et par ses partisans comme un acte de sacrifice patriotique.
2. Le Ministre réformateur : entre espoir et illusion
Nommé Ministre d'État, Ministre de la Justice et Garde des Sceaux, Constant Mutamba hérite d'un secteur en lambeaux : prisons surpeuplées, corruption endémique, magistrats sous-payés et influence politique sur les procès.
Dès sa prise de fonction, il a mené une politique de "tolérance zéro" contre la corruption au sein du ministère. Il a notamment procédé à des remaniements dans les parquets, suscitant l'espoir d'un assainissement de l'appareil judiciaire.
Ses actions marquantes incluent :
La digitalisation du service judiciaire : Une tentative de modernisation pour limiter les interférences humaines.
Les visites surprises dans les prisons : Il s'est rendu à plusieurs reprises à la prison centrale de Makala, ordonnant la libération de centaines de détenus en détention préventive abusive.
Le bras de fer avec les opérateurs économiques : Il a ouvert des enquêtes contre des barons du business accusés de détournement de fonds publics, une première depuis longtemps.
Cependant, les observateurs de Salem Média relevaient déjà un paradoxe. Si les annonces sont fortes, les résultats peinent à être visibles sur le terrain. La surpopulation carcérale reste critique, et les magistrats dénoncent un manque criant de moyens. Le "Rambo" de la justice était-il victime de ses promesses trop ambitieuses face à une machine administrative qui résiste ?
3. La chute : deux affaires, une réputation en lambeaux
L'ancien ministre, déjà sous le coup d'une lourde condamnation, voit son parcours politique et judiciaire marqué par une première peine :
Condamnation à trois ans de travaux forcés : En 2025, la Cour de cassation l'a reconnu coupable de détournement de près de 19 millions de dollars destinés à la construction d'une prison à Kisangani.
Peines complémentaires : À cette peine, se sont ajoutées une inéligibilité de cinq ans et l'obligation de rembourser les sommes détournées. Il purge actuellement cette peine sous le régime de la résidence surveillée.
Malgré cette première condamnation, Constant Mutamba est aujourd'hui au centre d'un nouveau procès, dit du FRIVAO (Fonds de réparation et d'indemnisation des victimes des activités illicites de l'Ouganda). Ce dossier est devenu le théâtre d'un affrontement spectaculaire qui illustre la rupture entre le ministre qu'il fut et l'accusé qu'il est devenu.
Les Faits Reprochés
L'ancien ministre est accusé d'avoir ordonné des décaissements contestés de plus de 20 millions de dollars destinés à indemniser les victimes de la "guerre des six jours" à Kisangani. Des fonds auraient été versés à des sociétés privées et à des institutions publiques pour des projets sans lien direct avec les victimes, comme la réhabilitation d'une centrale hydroélectrique ou le tournage d'un documentaire. Il comparaît aux côtés de l'ancien coordonnateur du FRIVAO, Chancard Bukolela.
Le Scénario d'une Audience Politique
L'audience du 27 juillet 2026 devant la Cour de cassation a été marquée par un coup de théâtre. L'ancien ministre, arrivé avec un tensiomètre au bras, a rapidement transformé l'audience en une scène politique :
Contestation immédiate : Il a levé la main pour soulever des exceptions de procédure dès l'ouverture des débats.
Conflit et départ : Le président de la Cour a d'abord donné la parole à son coaccusé, ce que Mutamba a perçu comme un refus de l'écouter. Après avoir vu son micro coupé, il a quitté la salle d'audience.
4. La stratégie du "persécuté" : un discours politique de survie
À l'extérieur du tribunal, Constant Mutamba a développé une argumentation en trois points, se posant en victime d'un système qu'il dénonce :
Une procédure viciée : Il affirme que la citation à comparaître est une "fausse citation" contenant de fausses mentions. Il promet de "pourchasser jusque dans sa tombe" le greffier qu'il accuse de faux en écriture.
Une juridiction incompétente : Il argue qu'en tant que "citoyen lambda" n'étant plus ministre, il ne relève plus du privilège de juridiction de la Cour de cassation, ce qui le priverait d'un double degré de juridiction, en violation des articles 153 et 19 de la Constitution.
Un complot politique : Il s'est présenté comme la cible d'un "système mafieux" et d'un "procès politique" monté pour le réduire au silence.
Il a conclu sa harangue en déclarant : "Qu'ils me condamnent à mort, je boirai la ciguë comme Socrate et je mourrai pour la justice et la vérité".
Cette rhétorique, puissante et dramatique, trouve un écho chez une partie de l'opinion qui voit en lui un "sacrifié" de la politique congolaise, mais elle irrite profondément ses détracteurs, qui y voient une tentative éhontée de fuir ses responsabilités pénales.
5. L'énigme de la "pression tribaliste" et le pari de 2028
Dans une analyse pertinente pour le contexte congolais, le passage de Constant Mutamba au gouvernail de la Justice est régulièrement attaqué sur un terrain glissant : l'identité ethno-tribale. Originaire du Kasaï, une région souvent marginalisée, sa nomination a été saluée comme une avancée en matière de représentativité, mais elle a aussi exacerbé les tensions dans un espace politique où le "droit du sol" prime souvent sur le "droit du mérite".
Certains chroniqueurs estiment que l'acharnement de certains opposants contre ses réformes relève plus d'une résistance corporatiste que d'une logique tribale. D'autres, en revanche, pointent du doigt une certaine "kasaïanisation" de son cabinet, ce qui fragilise son discours d'unité nationale.
Pour Salem Média, il est impératif de dépasser ce prisme réducteur. La véritable question n'est pas l'origine de l'homme, mais la nature de ses réformes et, aujourd'hui, la sincérité de sa défense.
Peu de gens l'ignorent : Constant Mutamba regardait vers 2028. En devenant le plus jeune ministre d'État de la RDC, il se positionnait clairement comme un recours pour la jeunesse congolaise. Sa communication, ultra-médiatisée, le présentait comme un homme d'action, rompant avec la "vieille garde" sénile.
Aujourd'hui, ce pari semble compromis. Sa condamnation à l'inéligibilité, si elle est confirmée, enterre définitivement ses ambitions présidentielles. Reste à savoir s'il parviendra à se réinventer une fois encore, ou si ses déboires judiciaires signent la fin définitive d'un parcours politique qui n'aura finalement été qu'un long feu d'artifice.
6. Conclusion : Un procès qui interroge l'État de droit congolais
L'affaire Mutamba est devenue bien plus qu'un simple procès pour détournement. Elle est perçue comme un test pour la justice congolaise. Un expert en droit estime que si la procédure est menée dans le respect des garanties, elle renforcerait l'idée que "personne n'est au-dessus de la loi". La manière dont la justice traite un ancien haut responsable, qui fut le "Rambo" de la Justice, est scrutée avec attention par la communauté internationale et les observateurs locaux.
Cependant, à Kinshasa, un sentiment de lassitude commence à gagner la population, qui a du mal à suivre un dossier complexe et dont les rebondissements incessants finissent par brouiller les pistes. Entre le héros réformateur et le prévenu en colère, le peuple congolais attend des réponses claires : où est passée l'argent du FRIVAO ? Les victimes de la guerre des six jours seront-elles un jour indemnisées ?
Salem Média retiendra de cet homme sa capacité à briser les codes, mais aussi sa propension à se brûler les ailes. Constant Mutamba est un miroir tendu à la RDC : celui d'un pays qui aspire à la justice mais qui, trop souvent, se heurte aux faiblesses de ses propres institutions. Son procès, au-delà de sa personne, est celui de la promesse d'un État de droit qui tarde à advenir.

