Johannesburg — L'Afrique du Sud, première économie du continent, est confrontée à un paradoxe violent. Alors que les derniers chiffres de la criminalité enregistrent une baisse significative du nombre de meurtres, le pays a été secoué ces dernières semaines par une campagne anti-immigrés d'une ampleur inédite. Des milliers d'étrangers, principalement originaires d'autres pays africains, ont fui le pays pour échapper à des menaces et à des actes de violence xénophobe, ternissant l'image de la « nation arc-en-ciel » tant vantée par Nelson Mandela il y a plus de trente ans.
Baisse des homicides : un progrès à nuancer
Au début du mois de juin, le ministre de la Police, Firoz Cachalia, a présenté des statistiques encourageantes : entre janvier et mars 2026, le nombre de meurtres a chuté de 9,5 % par rapport à la même période en 2025, passant de 5 727 à 5 181 cas. Le ministre a salué cette baisse de 20,7 % sur deux ans, tout en rappelant que le pays enregistre encore une moyenne de 58 meurtres par jour, un niveau qu'il a lui-même jugé « inacceptable ». Il a attribué cette amélioration aux efforts conjoints des forces de l'ordre et des communautés, notamment dans la lutte contre les braquages.
Des experts tempèrent toutefois cet optimisme et interrogent les causes profondes de ce recul. Chandré Gould, chercheuse à l'Institute for Security Studies (ISS), met en garde : selon elle, ce débat occulte une crise bien plus profonde.
La violence domestique : un fléau persistant
Selon la chercheuse, les violences interpersonnelles, et non la grande criminalité organisée, restent le principal moteur des homicides en Afrique du Sud. Les statistiques révèlent une réalité sombre : 73 % des agressions graves signalées au premier trimestre 2026 ont eu lieu au domicile des victimes, un chiffre probablement sous-estimé en raison des nombreuses affaires non déclarées. Le ministre Cachalia a également confirmé que 1 523 meurtres se sont déroulés au domicile de la victime ou de l'auteur, et que près de la moitié des viols sont commis par des personnes connues de la victime. L'alcool, les disputes et les actes de vengeance sont identifiés comme des facteurs clés de cette violence endémique. Pour la chercheuse, sans un investissement massif dans la prévention de la violence familiale, les progrès en matière de sécurité resteront fragiles.
Flambée de violences xénophobes : l'exode des migrants
Parallèlement, le pays a été le théâtre d'une campagne de manifestations nationales orchestrée par des mouvements comme March and March, exigeant le départ de tous les migrants en situation irrégulière. Organisées sous haute surveillance policière, ces marches ont donné lieu à des pillages et à des actes de violence.
Le bilan humain est lourd : des milliers de personnes ont fui, et plusieurs pays voisins ainsi que des pays d'Afrique de l'Ouest ont organisé des rapatriements d'urgence. La police sud-africaine a déclaré que plus de 25 000 migrants avaient déjà été rapatriés. Le Kenya a rapatrié 151 de ses ressortissants, tandis qu'une troisième vague de vols en provenance du Nigeria a permis à 269 citoyens de regagner Lagos. Des migrants témoignent de leur peur : « Ils sont venus et ont pillé mon magasin (…) ils ont même essayé de me tuer ». Plus de 900 arrestations ont été effectuées, dont une majorité concerne des étrangers en situation irrégulière.
Un terreau d'inégalités et de tensions
Ces violences s'inscrivent dans un contexte de crise socio-économique profonde. Le taux de chômage avoisine les 40 %, et les inégalités restent parmi les plus élevées au monde, avec un écart de richesse toujours marqué entre les ménages blancs et noirs. Les migrants sont souvent utilisés comme des boucs émissaires, accusés de voler des emplois et de peser sur les services publics. Le président Cyril Ramaphosa a condamné la « xénophobie et l'afrophobie », rappelant que les étrangers en situation régulière ont droit à la protection de la Constitution. Mais ses appels semblent impuissants face à une défiance populaire et politique croissante, alimentée par les rivalités politiques et les réseaux sociaux.
Un idéal national mis à rude épreuve
L'Afrique du Sud se trouve à un tournant. Si les efforts de police portent leurs fruits sur certains aspects de la criminalité, ils ne suffisent pas à endiguer la violence qui ronge le tissu social, que ce soit au sein des foyers ou contre les populations étrangères. L'idéal d'une « nation arc-en-ciel » semble s'éloigner, miné par la misère, les inégalités persistantes et une montée des tensions xénophobes, posant un défi majeur à la cohésion nationale et au rayonnement international du pays.

