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À Libreville, la bataille de l’eau : l’urgence hydrique au cœur de la vie chère

Jean Pierre Mbadinga
6 août 2026
8 min de lecture
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À Libreville, la bataille de l’eau : l’urgence hydrique au cœur de la vie chère

Depuis plusieurs semaines, Libreville et plusieurs localités du Grand Libreville sont confrontées à une grave crise d’approvisionnement en eau potable. Face à l’ampleur de la situation, le gouvernement gabonais a décrété, le 1er juillet 2026, l’état d’urgence hydrique sur l’ensemble du territoire national. Une décision exceptionnelle qui traduit la profondeur d’une crise devenue, pour des milliers de ménages, un véritable problème social, économique et sanitaire.

À Libreville, ouvrir un robinet ne garantit plus nécessairement que l’eau coulera. Dans plusieurs quartiers, les familles doivent composer avec des coupures prolongées, rechercher des points d’approvisionnement alternatifs ou recourir à des livraisons par citernes. Une situation qui transforme une ressource essentielle à la vie quotidienne en bien rare, parfois difficilement accessible et surtout coûteux.

La formule lancée par une habitante interrogée par Radio France Internationale résume à elle seule le désarroi des populations : « L’eau est plus rare qu’un billet de 10 000 francs CFA. »

Une crise qui révèle des fragilités structurelles

La pénurie actuelle ne saurait être réduite à un simple incident technique. Elle apparaît plutôt comme la conséquence de plusieurs facteurs qui se conjuguent : insuffisance de la production, fragilité des infrastructures, difficultés de distribution et conditions climatiques défavorables.

La faible pluviométrie constitue l’un des facteurs régulièrement évoqués pour expliquer la tension sur la ressource. À cela s’ajoute l’état vieillissant d’une partie des infrastructures de production et de distribution, qui limite la capacité du système à répondre efficacement à une demande urbaine en constante progression.

Cette situation met surtout en lumière un problème ancien : le déficit structurel entre les capacités de production et les besoins du Grand Libreville. Le projet Mbomo, conçu précisément pour renforcer l’alimentation en eau potable de l’agglomération, doit ainsi apporter une capacité supplémentaire de production de 35 000 m³ d’eau par jour dans sa première phase, avant une montée en puissance pouvant atteindre 70 000 m³ par jour avec la deuxième phase.

Autrement dit, l’urgence actuelle est aussi le résultat d’un problème qui dépasse largement les seules difficultés conjoncturelles : Libreville doit produire davantage d’eau, mais surtout disposer d’un réseau capable de transporter cette eau jusqu’aux ménages de manière régulière et équitable.

Le PIAEPAL, symbole d’une promesse non tenue

La question des infrastructures renvoie également au bilan des grands programmes engagés au cours des dernières années.

Le Programme intégré pour l’alimentation en eau potable et l’assainissement de Libreville (PIAEPAL) devait constituer une réponse majeure aux difficultés d’approvisionnement de la capitale. Financé à hauteur d’environ 75 milliards de FCFA, notamment avec l’appui de la Banque africaine de développement, le programme devait permettre d’accroître significativement l’accès à l’eau potable.

Mais les résultats attendus n’ont manifestement pas été à la hauteur des ambitions initiales. Le président de la République, Brice Clotaire Oligui Nguema, a lui-même reconnu l’échec de ce programme et demandé que la lumière soit faite sur les raisons de cette situation.

Cette reconnaissance ouvre une question fondamentale : comment expliquer que des investissements aussi importants n’aient pas permis de régler durablement la question de l’eau à Libreville ?

Au-delà de la recherche de responsabilités individuelles, c’est toute la question de l’efficacité de la dépense publique, du suivi des projets, de leur maintenance et de la gouvernance des infrastructures qui se trouve posée.

Quand l’eau devient une charge supplémentaire pour les ménages

La crise hydrique est également une crise du pouvoir d’achat.

Pour les ménages qui disposent habituellement d’un accès régulier au réseau, la coupure d’eau entraîne désormais des dépenses supplémentaires : achat de bidons, recours aux forages, transport de l’eau ou achat auprès de distributeurs privés.

Dans les quartiers les plus affectés, certains habitants ont dû se tourner vers les puits et les forages pour satisfaire leurs besoins quotidiens. Or, l’existence d’une source d’eau ne garantit pas automatiquement sa potabilité et sa sécurité sanitaire.

Les témoignages recueillis à Libreville illustrent la dureté de cette réalité. Certains habitants disent être restés plusieurs jours, voire une semaine, sans eau au robinet. Lorsque l’eau revient, elle peut ne couler que pendant quelques heures, obligeant les familles à rester éveillées pour remplir leurs récipients.

La pénurie transforme ainsi le temps domestique, le budget familial et les habitudes de vie. Les femmes, les enfants et les personnes âgées sont souvent particulièrement exposés à cette charge supplémentaire.

Le marché parallèle : quand la pénurie nourrit la spéculation

À la crise physique de l’approvisionnement s’est ajoutée une autre crise : celle de la commercialisation illégale de l’eau.

Dans son communiqué du 1er juillet, le gouvernement a dénoncé l’existence d’un système impliquant notamment des mécanismes de sous-traitance, des prête-noms et des groupements d’intérêts économiques illégaux. Selon les autorités, certains volumes d’eau auraient été vendus entre 10 000, 15 000, voire plus de 20 000 FCFA le mètre cube, alors que les tarifs réglementés sont très inférieurs.

C’est dans ce contexte que le gouvernement a décidé de placer le secteur sous un régime d’urgence et de renforcer considérablement le contrôle de la distribution.

La crise révèle ainsi un paradoxe particulièrement préoccupant : dans un pays où l’eau constitue une ressource naturelle abondante, l’accès à l’eau potable peut devenir un produit de luxe pour une partie de la population.

L’État reprend la main sur la distribution

Face à l’urgence, les autorités ont décidé de mobiliser les Forces de Défense et de Sécurité afin de participer directement à l’approvisionnement des populations.

La Garde républicaine, le Génie militaire, les sapeurs-pompiers et la Gendarmerie nationale ont notamment été mobilisés pour organiser la distribution dans les quartiers touchés.

Pour le Grand Libreville, 55 camions ont été mobilisés dans le cadre de l’opération exceptionnelle d’approvisionnement. Plusieurs secteurs de Libreville, mais aussi Akanda et Owendo, sont concernés.

Le gouvernement a parallèlement fixé des tarifs réglementés particulièrement inférieurs à ceux pratiqués sur le marché parallèle : 3 000 FCFA pour 1 000 litres, 600 FCFA pour 200 litres et 300 FCFA pour 100 litres.

Un numéro vert, le 18, a également été mis à contribution pour faciliter les demandes de livraison dans le Grand Libreville.

Ces mesures constituent une réponse d’urgence importante. Elles permettent de limiter, au moins temporairement, les effets sociaux de la pénurie et de lutter contre la spéculation.

Mais elles posent aussi une question essentielle : combien de temps un État peut-il gérer une crise structurelle avec des mécanismes d’urgence ?

Mbomo : l’espoir d’une réponse durable

Si la distribution par citernes peut soulager les populations à court terme, elle ne saurait constituer une politique durable de l’eau potable.

La véritable réponse passe par l’augmentation des capacités de production, la modernisation du réseau, la réduction des pertes, l’amélioration de la maintenance et la sécurisation des infrastructures.

Dans cette perspective, le projet Mbomo apparaît comme l’un des chantiers stratégiques pour le Grand Libreville.

Sa première phase prévoit une capacité de production de 35 000 m³ par jour, avec une seconde phase destinée à porter la capacité supplémentaire à 70 000 m³ par jour. Le projet doit permettre de diversifier les sources d’approvisionnement du Grand Libreville et de réduire la pression exercée sur les infrastructures existantes.

Encore faut-il que ces infrastructures soient achevées, mises en service dans les délais, correctement entretenues et accompagnées d’une politique ambitieuse de renouvellement du réseau.

Au-delà de la crise de l’eau, une crise de gouvernance

La crise hydrique actuelle dépasse donc la simple question des robinets à sec.

Elle pose la question de la capacité de l’État à anticiper les besoins d’une population urbaine en croissance, à sécuriser les investissements publics et à garantir la continuité d’un service essentiel.

Elle pose également celle de la gouvernance de la Société d’énergie et d’eau du Gabon (SEEG), dont les dysfonctionnements ont été au cœur des échanges entre les autorités et les agents de l’entreprise. La présidence de la République a indiqué que ces échanges avaient permis d’identifier plusieurs difficultés affectant le fonctionnement de la société et que des réformes étaient nécessaires pour améliorer durablement la qualité du service.

La crise actuelle doit donc être l’occasion de repenser en profondeur le modèle de gestion de l’eau au Gabon.

Il ne suffit plus de construire des usines. Il faut aussi garantir la maintenance des installations, renouveler les canalisations, sécuriser les prises d’eau, améliorer la qualité de la distribution, renforcer les mécanismes de contrôle et assurer une transparence totale dans l’utilisation des financements publics.

L’eau ne doit pas devenir un luxe

L’état d’urgence hydrique décrété le 1er juillet 2026 aura au moins eu le mérite de replacer une question fondamentale au centre du débat national : l’eau potable n’est pas une marchandise ordinaire.

Elle constitue une nécessité vitale, un enjeu de santé publique, de dignité humaine et de développement économique.

Pour les familles de Libreville, la question n’est plus seulement de savoir quand l’eau reviendra au robinet. Il s’agit désormais de savoir si elles pourront compter, demain, sur un service public continu, accessible, abordable et fiable.

L’urgence peut justifier les citernes, la mobilisation de l’armée et les mesures exceptionnelles. Mais elle ne peut remplacer la stratégie.

Le véritable succès de la politique publique de l’eau ne se mesurera donc pas au nombre de camions-citernes mobilisés pendant la crise, mais au jour où les Librevillois n’auront plus besoin de faire la queue, de se réveiller la nuit ou de payer plusieurs fois le prix normal pour obtenir quelques litres d’eau.

À Libreville, la bataille de l’eau est devenue une bataille pour le pouvoir d’achat, la dignité et la confiance dans l’action publique.

Et cette bataille ne pourra être définitivement gagnée qu’en faisant de l’accès à l’eau potable non plus une réponse d’urgence, mais une priorité permanente de l’État.

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